Vous marchez en forêt, vous respirez profondément, vous admirez les arbres. Et si je vous disais que les véritables héros de cette scène ne se voient pas, qu’ils vivent sous vos pieds et qu’ils peuvent même influencer le climat de la planète ? C’est ce qu’a montré la biologiste américaine Toby Kiers, au point de recevoir ce que l’on surnomme le “Nobel de l’environnement”.
Qui est Toby Kiers, la biologiste qui défend le monde souterrain ?
Toby Kiers a 49 ans. Elle est biologiste, basée à l’Université libre d’Amsterdam, et elle a passé sa carrière à regarder là où presque personne ne regarde : dans le sol. Sous les forêts, les prairies, les champs cultivés.
Plutôt que d’observer uniquement les plantes que l’on voit, elle s’est intéressée à leurs partenaires invisibles : les champignons mycorhiziens, ces champignons qui vivent accrochés aux racines des plantes et échangent avec elles des nutriments, de l’eau et du carbone.
Pour ces travaux, elle a reçu le Tyler Prize for Environmental Achievement, une distinction internationale majeure, souvent comparée au prix Nobel mais pour l’environnement. Ce prix récompense les chercheurs qui changent profondément notre compréhension du vivant et du climat.
Des “sacs de terre”… qui contiennent une galaxie
Le sol a mauvaise réputation. Dans le langage courant, la terre, c’est sale, c’est ce que l’on balaie, ce que l’on cache. Aux États-Unis, un terme péjoratif répandu est “dirtbag”, littéralement “sac de terre”.
Toby Kiers, elle, retourne cette insulte. Pour elle, un sac de terre, ce n’est pas du déchet. C’est une galaxie. Une multitude d’êtres vivants minuscules. Des bactéries, des racines, des champignons, organisés en réseaux complexes qui échangent tout le temps.
Alors que nous connaissons relativement bien les animaux, les plantes, les océans, la vie dans le sol reste moins étudiée. C’est ce vide que son travail commence à combler, patiemment, échantillon de terre après échantillon.
Que sont les réseaux fongiques et pourquoi sont-ils si fascinants ?
Sous la surface, les champignons mycorhiziens forment de véritables réseaux souterrains. On les compare parfois à un “internet du sol”. Ils relient entre elles les racines de nombreuses plantes, parfois sur de grandes distances.
Imaginez des milliers de petits filaments qui circulent dans la terre. Ils transportent de l’eau, des nutriments comme le phosphore ou l’azote. En échange, les plantes leur transmettent du sucre, produit grâce à la lumière du soleil. Chacun donne et reçoit.
Un collaborateur de Toby Kiers, Tom Shimizu, décrit ces échanges comme “une rivière qui coule dans les deux sens”. Ce n’est pas un simple tuyau. C’est un système dynamique, vivant, où les plantes et les champignons négocient, s’ajustent, s’adaptent.
“La vie telle que nous la connaissons existe grâce aux champignons”
Lorsque Toby Kiers affirme que “la vie existe grâce aux champignons”, ce n’est pas une formule exagérée. C’est un rappel historique. Il y a des millions d’années, les plantes terrestres n’étaient que des algues simples, sans racines complexes.
C’est en s’associant aux champignons qu’elles ont réussi à coloniser la terre ferme. Les champignons ont aidé ces ancêtres des plantes à accéder à des nutriments dans les roches et les sols. Sans cette alliance, notre monde ne ressemblerait sans doute pas à ce que l’on connaît aujourd’hui.
En d’autres termes, si vous voyez une forêt, un champ, un jardin, vous regardez le résultat d’une très vieille symbiose mycorhizienne qui continue encore maintenant sous vos pieds.
Un rôle clé dans le climat : des milliards de tonnes de CO₂ absorbées
L’un des points forts du travail de Toby Kiers, c’est de montrer que ces champignons ne sont pas seulement importants pour les plantes. Ils jouent aussi un rôle massif dans le climat.
À travers les réseaux mycorhiziens, les plantes envoient une partie de leur excès de carbone sous terre. Les champignons utilisent ce carbone et le stockent. On estime que les champignons mycorhiziens absorbent environ 13,12 milliards de tonnes de dioxyde de carbone (CO₂) par an.
Cela représente à peu près un tiers des émissions liées aux combustibles fossiles. Un chiffre vertigineux. Sans ces réseaux fongiques, l’atmosphère serait encore plus chargée en CO₂. Et le réchauffement climatique serait plus rapide.
Pour Toby Kiers, ignorer ces écosystèmes dans les politiques climatiques, c’est une erreur. Pourtant, aujourd’hui, la plupart des plans pour le climat et la biodiversité ne mentionnent presque pas les champignons.
SPUN : le premier atlas mondial des réseaux souterrains
Pour rendre ce monde visible, en 2021, Toby Kiers a cofondé la Société pour la protection des réseaux souterrains, connue sous le sigle SPUN. C’est une organisation à but non lucratif qui veut cartographier la biodiversité mycorhizienne à l’échelle mondiale.
Concrètement, son équipe collecte des échantillons de sol partout sur la planète. Forêts tropicales, plaines agricoles, montagnes, prairies. Chaque poignée de terre est analysée pour identifier les champignons présents et comprendre comment ils fonctionnent.
Toby Kiers décrit ce projet comme une façon de révéler le “métabolisme de la Terre”. Autrement dit, la manière dont notre planète respire, échange, stocke le carbone et les nutriments. Un peu comme si l’on réalisait enfin l’IRM du sous-sol.
Selon elle, nous regardons trop la surface et nous passons à côté de la moitié de l’image. Grâce à cet atlas, on commence à voir les zones du globe où ces réseaux sont les plus riches et les plus précieux.
Un trésor non protégé : 90% des systèmes fongiques les plus divers sont menacés
Mais cartographier ne suffit pas. Une fois ces “points chauds” identifiés, une autre question arrive aussitôt : comment les protéger ? Toby Kiers le rappelle, la plupart de ces systèmes ne bénéficient d’aucune protection réelle.
Elle estime que 90% des systèmes fongiques souterrains les plus divers ne sont pas protégés. Ils se situent souvent dans des zones soumises à l’agriculture intensive, à la déforestation, à l’urbanisation ou à des projets industriels.
Lorsque l’on laboure profondément les sols, que l’on artificialise les terres ou que l’on détruit une forêt, ce ne sont pas uniquement les arbres qui disparaissent. Les réseaux fongiques aussi se fragmentent, s’appauvrissent, parfois s’effondrent.
Pour la biologiste, il y a urgence à intégrer ces données fongiques dans les plans de conservation mondiaux. Autant que l’on protège les forêts ou les coraux, on devrait protéger les réseaux mycorhiziens qui soutiennent la vie en surface.
Underground Advocates : faire entrer les champignons dans le droit
Pour passer de la science à l’action, SPUN a lancé un nouveau programme : Underground Advocates. L’idée est simple, mais puissante. Aider les scientifiques à maîtriser aussi le langage du droit et de la politique.
Ce programme est mené en collaboration avec la faculté de droit de l’Université de New York. Il vise à donner aux chercheurs des compétences juridiques et politiques pour documenter, défendre et protéger les champignons mycorhiziens, surtout dans les zones de haute biodiversité.
En quelque sorte, Toby Kiers essaie de reproduire au niveau humain ce que font les champignons. Créer des réseaux. Faire circuler l’information, les ressources, la protection. La science seule ne suffit plus. Elle doit se connecter aux lois, aux décisions publiques.
Et vous, que pouvez-vous faire pour ce monde invisible ?
Tout cela peut paraître très lointain. Des réseaux fongiques à l’autre bout du monde, des atlas, des prix prestigieux. Pourtant, vous avez aussi un rôle, même modeste, à votre échelle.
- Observer différemment vos promenades en forêt ou au jardin. Se souvenir qu’un réseau vivant se cache sous chaque pas.
- Limiter le sol nu dans votre jardin, éviter de retourner la terre trop profondément, préserver les litières de feuilles. Tout cela aide les réseaux fongiques.
- Soutenir ou relayer les projets scientifiques qui mettent en lumière le rôle des champignons dans le climat et la biodiversité.
Toby Kiers résume sa vision d’une phrase forte : “Les champignons nous permettent de réinventer le monde.” Leur invitation est là, silencieuse, sous nos pieds. Il nous reste à l’accepter, à regarder le sous-sol autrement, et à décider que ce qui ne se voit pas mérite aussi d’être protégé.









