Un chien blessé, un chasseur surpris, un animal hors norme qui surgit à quelques mètres. En quelques secondes, une simple battue en montagne bascule et se transforme en scène presque irréelle. Et au bout de cette histoire, un sanglier de près de 180 kg, record local et symbole puissant de la vie sauvage en Corse-du-Sud.
Une battue qui devait être “comme les autres”
Ce samedi 31 janvier, l’ACCA d’Aullène, une petite commune de moins de 200 habitants, organise une battue classique. Neuf chasseurs, plusieurs chiens, une zone de montagne qu’ils connaissent par cœur. Rien, vraiment rien, ne laisse penser que la journée va sortir de l’ordinaire.
Le décor est celui de la Corse intérieure. Pentes couvertes de maquis, châtaigniers, rochers, vallons encaissés. Le type de terrain où l’on marche beaucoup et où l’on voit peu. Les chasseurs se placent, les chiens sont lâchés. La battue commence comme tant d’autres.
Le moment où tout bascule
Très vite, quelque chose cloche. Les chiens changent de comportement. Leur voix devient plus tendue, plus saccadée. Ils prennent une voie qui semble lourde, forte. Les chasseurs comprennent qu’ils ont affaire à un gros sanglier, mais sans imaginer encore la taille réelle de l’animal.
La poursuite s’accélère. Le sanglier tente de semer la meute, joue du relief, coupe les pistes. Puis, tout à coup, un choc. L’un des chiens est blessé par le suidé. Un contact brutal, qui rappelle à tous que ces animaux, surtout à ce gabarit, ne sont pas de simples silhouettes dans un viseur. Ils frappent, ils chargent, ils défendent leur peau.
Un face-à-face en quelques secondes
Dans sa fuite, l’animal change de direction. Au lieu de casser sa course vers le fond de la vallée, il remonte droit sur un traqueur posté là. Quelques dizaines de mètres, puis quelques mètres seulement. Le chasseur n’a presque pas le temps de réfléchir.
Il se retrouve face à un sanglier massif, lancé, blessé, excité par les chiens. Ce n’est plus seulement une question de tir. C’est un danger immédiat. Il met l’animal en joue, déclenche un coup de feu. La charge s’arrête net. La battue aussi.
La découverte d’un poids hors du commun
Sur le moment, l’adrénaline masque encore la réalité. Le sanglier paraît gros, oui, très gros même. Mais c’est en approchant le corps que les chasseurs réalisent que quelque chose ne va pas. Le gabarit est disproportionné. Les épaules sont larges, le dos est épais, la tête semble énorme.
Il faut s’y mettre à plusieurs pour charger l’animal. La moindre pente devient une épreuve. Chaque mètre est compliqué. Ce n’est qu’une fois au local de chasse, sanglier hissé sur la balance, que le verdict tombe : près de 180 kg. Un chiffre qui surprend même ces chasseurs pourtant habitués aux grosses bêtes.
Un “fantôme” du territoire
En discutant, les hommes réalisent qu’aucun d’eux n’avait repéré ce sanglier auparavant. Pas de traces identifiées, pas de témoignages précis. Comme s’il avait vécu des années en restant invisible. Pourtant, un tel animal ne se construit pas en une saison. Il faut du temps, beaucoup de temps.
Les chasseurs estiment son âge à environ dix ans. Un vieux mâle, rusé, discret, capable de passer à travers toutes les battues pendant des années. Un “finaud”, comme on dit souvent, qui connaît chaque roche, chaque coulée, chaque odeur humaine. Jusqu’à ce jour où, blessé, bousculé par les chiens, il se retrouve au mauvais endroit, au mauvais moment.
Pourquoi un sanglier peut atteindre 180 kg
Un tel poids reste rare, même en Corse ou dans les zones riches en nourriture. Pour atteindre ce niveau, plusieurs facteurs se combinent. L’âge, d’abord. Un sanglier ne prend pas 180 kg en deux ou trois ans. Il lui faut du temps pour développer sa musculature et ses réserves de graisse.
Ensuite, la nourriture. Maïs, châtaignes, glands, cultures, pâtures voisines. Plus l’animal trouve facilement de quoi manger, plus il peut grossir. Enfin, la pression de chasse. Un sanglier qui survit plusieurs saisons sans être tiré apprend. Il devient discret. Il sort la nuit, évite les secteurs dangereux, change souvent de coulées.
Entre admiration et prudence
Face à un tel animal, la réaction est souvent double. D’un côté, la fierté de la prise. Une bête de ce gabarit marque une vie de chasseur. L’histoire va circuler, les photos aussi, et la battue d’Aullène restera longtemps dans les conversations locales.
De l’autre, une certaine forme de respect. Car ce sanglier représente aussi la force sauvage de la montagne corse. Un survivant, un animal capable de déjouer les fusils pendant près d’une décennie. Sa blessure au chien, sa charge, sa puissance rappellent que la chasse n’est jamais un simple loisir sans risque.
Chasse, sécurité et gestion du territoire
Un événement comme celui-ci remet aussi en lumière la question de la sécurité en battue. Un sanglier lourd, lancé à pleine vitesse, peut renverser un homme, briser une jambe, blesser gravement un chien. Ce jour-là, tout se termine sans drame humain, mais pas sans danger réel.
Dans le même temps, la présence d’animaux aussi lourds interroge sur la gestion de la population de sangliers. Dans certaines régions, leur prolifération entraîne des dégâts agricoles, des collisions routières, des tensions avec les habitants. La chasse joue alors un rôle de régulation, tout en restant une pratique passionnelle.
Une histoire qui marque un village
À Aullène, cette battue ne sera pas juste une ligne dans un carnet de chasse. Elle devient une histoire à part entière. On se rappellera du chien blessé, de la charge, de la peur sur le moment, puis du poids annoncé sur la balance. Près de 180 kg. Une valeur qui impressionne, qui étonne, qui fait presque douter.
Au fond, ce sanglier incarne un équilibre fragile. Celui entre la nature sauvage qui persiste, puissante, imprévisible, et l’homme qui tente de la comprendre, de la gérer, parfois de la dominer. Ce jour-là, en Corse-du-Sud, la montagne a montré qu’elle gardait encore quelques secrets bien cachés. Et que, même pour des chasseurs expérimentés, elle peut encore réserver de grandes surprises.









